Polémique et médias - Dérive masculiniste
Après vous avoir résumé la polémique autour du texte de David Homel dans le monde, Le Devoir a publié une pleine pages de réactions à cette polémique. Un texte de Raymond Cloutier, défendant plutôt l'idée que le roman québécois peut bien s'exporter, un texte de Philippe Navarro, plutôt d'accord avec David Homel et surtout un texte de Carl Bergeron.
Alors là, vous vous rappelez ce que j'ai l'air quand je m'emporte. Je vous mets les principaux extraits du texte:
«...cette réaction émotionnelle, épidermique, de la Matrone gardienne de la maisonnée québécoise, face à l'Américain vigoureux, qui a osé porter son regard clinique sur une littérature qualifiée, entre les lignes, d'eunuque.»
«À moins que ce ne soit l'écrit, soliloque ininterrompu d'un sujet mi-enfant mi-adulte, un peu 'tapette' sur les bords, qui se rejette volontairement dans les marges?»
«On rêve, en somme, d'un écrivain [...] qui, comme un Philipe Roth ou un Russel Banks, écrirait d'une main aussi assurée qu'est solide le roc du sol qu'il arpente.»
«[Madeleine Gagnon] n'aime pas ces vérités qui, dans l'angle mort, se dérobent à son regard maternisant, et qui brisent le reflet idéalisé qu'elle se fait d'elle-même et de ses marmots.»
«J'entends David Homel, avec son viril accent américain, dire: ''La réponse des écrivains masculins tarde à venir.'' Est-ce bien étonnant?»
Bon, je me suis d'abord relevée de ma chaise de laquelle j'étais tombée. Et j'ai répondu:
J’étais à l’écran, au clavier, en selle intellectuelle quand j’ai reçu au plexus la libre opinion de Carl Bergeron. Préparant justement un cours sur les approches féministes, je ne pouvais espérer tomber sur témoignage plus éloquent du patriarcat persistant. Merci M. Bergeron.
Le pire c’est que dans toute cette polémique je considérais plutôt que Madeleine Gagnon s’était ridiculisée en attaquant de façon si virulente le texte d’Homel que je trouvais plus insignifiant que méchant. Dans ces commentaires sur la littérature ‘féminine’ j’ai lu davantage de confusion que de mesquinerie. Confusion entre littérature québécoise et best-sellers québécois. Comme si on résumait la littérature américaine à Danielle Steel. Vu la petitesse de son marché, il est vrai que le Québec se gausse souvent de ces succès économiques les confondant avec les œuvres parfois plus marginales mais porteuses de sens
J’ai pourtant éludé en première lecture le caractère problématique de cette littérature définie comme «féminine». M. Bergeron me l’a rappelé… en toute délicatesse.
Qu’est-ce donc que notre littérature «d’eunuque», «un peu ‘tapette’ sur les bords, qui se rejette volontairement dans les marges» ? Pardon M. Bergeron, est-ce à moi que vous parlez ? La littérature de chez nous vous semble manquer de couilles, de virilité ? J’aimerais bien que vous dissertiez un peu sur ce que serait exactement une littérature virile, tel l’accent américain de David Homel ?
J’ai rarement vu un si bel exemple de pensée patriarcale. Quelques coups de plumes et vous nous repoussez dans le bas fond des binarités sexuées : public/privé, masculin/féminin, universel/personnel, etc. Comme si l’intime ne pouvait pas toucher des larges pans du monde. Comme s’il y avait de l’émotion universelle et de l’émotion «non-exportable». Au passage M. Bergeron crache sur le caractère maternant de Mme Gagnon qui lui procure un «reflet idéalisé» de la réalité. Il est bien connu que mère et raison ne vont pas de paire. Après tout, l’âge de la raison est bien celui de l’homme blanc occidental hétérosexuel et puissant. Si nos écrivains sortaient de leurs complexes infantilisant ou de leur ‘fifure’ marginalisante, nous aurions nos Philipe Roth et nos Russell Banks.
Voilà l’ère du masculinisme qui envahit notre littérature. Comme s’il existait dans ce monde deux genres bien définis, M. Bergeron déplore à hauts cris le caractère féminin de notre littérature qui la condamne à la marginalité. Qu’attendons-nous pour nous laisser envahir par la virilité de nos voisins du Sud?
Je ne me lèverai pas ici pour défendre le caractère ‘féminin’, ‘tapette’ ou ‘intime’ de notre littérature. Je l’aime bien cette littérature, mais il est vrai que je ne suis qu’une femme, une bête statistique de plus.
Je voulais surtout vous remercier M. Bergeron. Quand j’essaie d’expliquer à mes étudiants que les analyses féministes doivent dépasser les questions d’égalité libérale et s’inscrire dans des questions fondamentales beaucoup plus subversives (i.e. : qu’est-ce que le féminin et le masculin ? ces catégories sont elles naturelles et biologiques ?), ils ne comprennent pas toujours l’intérêt politique, normatif et culturel de ces questions.
Alors voilà, je pourrai leur dire que lorsqu’on les élude, on en vient à insulter notre littérature en la traitant de ‘tapette’ et de ‘féminine’. Comme si le féminin (j’attends avec impatience votre définition !) et l’homosexualité étaient encore des catégories dont nous devrions avoir honte !
Alors là, vous vous rappelez ce que j'ai l'air quand je m'emporte. Je vous mets les principaux extraits du texte:
«...cette réaction émotionnelle, épidermique, de la Matrone gardienne de la maisonnée québécoise, face à l'Américain vigoureux, qui a osé porter son regard clinique sur une littérature qualifiée, entre les lignes, d'eunuque.»
«À moins que ce ne soit l'écrit, soliloque ininterrompu d'un sujet mi-enfant mi-adulte, un peu 'tapette' sur les bords, qui se rejette volontairement dans les marges?»
«On rêve, en somme, d'un écrivain [...] qui, comme un Philipe Roth ou un Russel Banks, écrirait d'une main aussi assurée qu'est solide le roc du sol qu'il arpente.»
«[Madeleine Gagnon] n'aime pas ces vérités qui, dans l'angle mort, se dérobent à son regard maternisant, et qui brisent le reflet idéalisé qu'elle se fait d'elle-même et de ses marmots.»
«J'entends David Homel, avec son viril accent américain, dire: ''La réponse des écrivains masculins tarde à venir.'' Est-ce bien étonnant?»
Bon, je me suis d'abord relevée de ma chaise de laquelle j'étais tombée. Et j'ai répondu:
J’étais à l’écran, au clavier, en selle intellectuelle quand j’ai reçu au plexus la libre opinion de Carl Bergeron. Préparant justement un cours sur les approches féministes, je ne pouvais espérer tomber sur témoignage plus éloquent du patriarcat persistant. Merci M. Bergeron.
Le pire c’est que dans toute cette polémique je considérais plutôt que Madeleine Gagnon s’était ridiculisée en attaquant de façon si virulente le texte d’Homel que je trouvais plus insignifiant que méchant. Dans ces commentaires sur la littérature ‘féminine’ j’ai lu davantage de confusion que de mesquinerie. Confusion entre littérature québécoise et best-sellers québécois. Comme si on résumait la littérature américaine à Danielle Steel. Vu la petitesse de son marché, il est vrai que le Québec se gausse souvent de ces succès économiques les confondant avec les œuvres parfois plus marginales mais porteuses de sens
J’ai pourtant éludé en première lecture le caractère problématique de cette littérature définie comme «féminine». M. Bergeron me l’a rappelé… en toute délicatesse.
Qu’est-ce donc que notre littérature «d’eunuque», «un peu ‘tapette’ sur les bords, qui se rejette volontairement dans les marges» ? Pardon M. Bergeron, est-ce à moi que vous parlez ? La littérature de chez nous vous semble manquer de couilles, de virilité ? J’aimerais bien que vous dissertiez un peu sur ce que serait exactement une littérature virile, tel l’accent américain de David Homel ?
J’ai rarement vu un si bel exemple de pensée patriarcale. Quelques coups de plumes et vous nous repoussez dans le bas fond des binarités sexuées : public/privé, masculin/féminin, universel/personnel, etc. Comme si l’intime ne pouvait pas toucher des larges pans du monde. Comme s’il y avait de l’émotion universelle et de l’émotion «non-exportable». Au passage M. Bergeron crache sur le caractère maternant de Mme Gagnon qui lui procure un «reflet idéalisé» de la réalité. Il est bien connu que mère et raison ne vont pas de paire. Après tout, l’âge de la raison est bien celui de l’homme blanc occidental hétérosexuel et puissant. Si nos écrivains sortaient de leurs complexes infantilisant ou de leur ‘fifure’ marginalisante, nous aurions nos Philipe Roth et nos Russell Banks.
Voilà l’ère du masculinisme qui envahit notre littérature. Comme s’il existait dans ce monde deux genres bien définis, M. Bergeron déplore à hauts cris le caractère féminin de notre littérature qui la condamne à la marginalité. Qu’attendons-nous pour nous laisser envahir par la virilité de nos voisins du Sud?
Je ne me lèverai pas ici pour défendre le caractère ‘féminin’, ‘tapette’ ou ‘intime’ de notre littérature. Je l’aime bien cette littérature, mais il est vrai que je ne suis qu’une femme, une bête statistique de plus.
Je voulais surtout vous remercier M. Bergeron. Quand j’essaie d’expliquer à mes étudiants que les analyses féministes doivent dépasser les questions d’égalité libérale et s’inscrire dans des questions fondamentales beaucoup plus subversives (i.e. : qu’est-ce que le féminin et le masculin ? ces catégories sont elles naturelles et biologiques ?), ils ne comprennent pas toujours l’intérêt politique, normatif et culturel de ces questions.
Alors voilà, je pourrai leur dire que lorsqu’on les élude, on en vient à insulter notre littérature en la traitant de ‘tapette’ et de ‘féminine’. Comme si le féminin (j’attends avec impatience votre définition !) et l’homosexualité étaient encore des catégories dont nous devrions avoir honte !

4 Comments:
At 12:45 PM,
Tom said…
Hahaha! Je me suis éclaté en lisant les lignes de M. Bergeron!
Haha! Non, mais j'espère qu'il y aura toujours des gens comme lui pour me faire rigoler!
Je suis allé lire le texte complet sur le site du Devoir et bon, je trouve que M. Bergeron fait beaucoup de bruit pour rien.
Je n'irais pas jusqu'à dire que ce texte est une ''dérive masculiniste'' : l'auteur fait une lecture plutôt méprisante de la littérature québécoise et ne cherche (selon moi) qu'à provoquer, qu'à ''brasser la cage''.
IL utilise ainsi des mots dépréciatifs (''eunuque'' est mon favori) et des expressions fortes (''la réponse des écrivains masculins tarde à venir'').
Mais son propos est faible et s'appuie sur des considérations pas très pertinentes (le taux d'analphabétisme?).
Enfin, je voudrais te demander, Catherine, en quoi une question fondamentale comme ''Qu'est-ce que le masculin et le féminin?'' est subversive?
Le mot m'apparaît beaucoup trop fort.
At 12:53 PM,
Catherine said…
L'envie de te répondre: SI T'ÉTAIS VENU À MON COURS TU COMPRENDRAIS est très forte, mais comme je connais ton sens de la culpabilité je vais t'épargner. :op
Tu vois justement, à la pause du cours, un étudiant très intelligent et sensible est venu me voir pour me dire en somme «Je sais pas comment expliquer, mais ça me fait quelque chose en dedans ce cours-là...» Ça m'a touché qu'il ose l'exprimer, parce que poser la question de ce qui est féminin et masculin, et éventuellement abouttir à la conclusion que tout cela n'est qu'édifice construit socialement remet en question nos identités de genre. Et les identités de genre sont les premières sur lesquelles nous nous construisons, notre premier sentiment d'appartenance en somme.
Vu la réaction de mes étudiants et étudiantes lorsque j'ai abordé le fait que pour certains postmodernes la différenciation physique des sexes est elle-même un construit social (pourquoi différencier les gens en fonction d'un pénis qu'ils n'ont ou n'ont pas, plutôt qu'en fonction de d'autres critères physiques?), je répète donc qu'il s'agit là de question subversive.
Parce que tout notre mode d'organisation identitaire (public comme privé) repose sur cette dichotomie entre le féminin et le masculin. Je ne connais pas la bonne réponse, mais je sais que la question est dérangeante.
Ceci dit, moi je pense vraiment que Bergeron représente une dérive masculiniste. Son texte est beaucoup trop cohérent et bien écrit pour que ce soit le fruit du hasard ou de quelqu'un qui a oublié de se poser les questions.
At 2:02 PM,
Tom said…
Ok! Je comprends maintenant pourquoi ça peut être considéré comme ''subversif''!
Mais bon, franchement, ça m'intéresse vraiment pas de me pencher sur les analyses de ces quelque auteurs postmodernes...
(j'aurais dû ne pas rater ton fameux cours!)
La différenciation des sexes est un construit social. Bon, je ne peux qu'être d'accord avec ça.
Notre mode d'organisation identitaire repose sur la dichotomie entre masculin et féminin. En quoi cela est-il nécessairement mal?
Il peut y avoir(et il y a) des effets négatifs à cette dichotomie, mais bon dieu la dichotomie physiologique est bien là : on ne peut la nier!
Enfin, on en reparlera face to face!
At 6:02 PM,
Catherine said…
Mais pourquoi vous posez toujours tout en question bien/mal. Pour s'y intéresser il faut que ça soit 'mal'.
Je ne dis pas que c'est 'mal' je dis qu'il peut être intéressant de voir ce qui dans nos vies est conditionné par cette binarité. La binarité c'est porteur de sens aussi, il est pas question de tout déconstruire.
Enregistrer un commentaire
<< Home