Les représentations du politique

lundi, avril 17, 2006

Suggestion

Voilà un reportage de Sylvain Desjardins qui a passé à Sans Frontières à Radio-Canada et qui devrait intéresser chacun d'entre vous.

Au plan normatif, est-ce que c'est une bonne nouvelle que dans un pays en guerre, une radio soit créée pour diffuser à la grandeur du territoire nationale le discours de l'ONU (et donc les valeurs de l'ONU)?

lundi, avril 03, 2006

Le poids des mots

Entrevue à Indicatif présent avec Christine Ockrent concernant la parution du Livre noir de la condition des femmes. Déjà je n'aime pas ce terme de 'condition' qui se veut neutre et semble dépolitiser complètement ladite 'condition' qui soudain apparaît comme quelque chose qui va de soi.

Donc Christine Ockrent parle de pratiques d'infanticide des filles en Inde. Là j'ai un haut-le-coeur. Et là elle commence à parler d'un médecin indien... Et là je me dis: «Non, quand même pas un médecin qui fait des infanticides.» Et soudain je réalise que ce qu'on appelle infanticide est en fait l'avortement sélectif. Voyez le portrait: le médecin équipé à l'occidentale détecte le sexe de l'embryon et avorte la mère en cas de 'bad luck'.

Je ne remets pas en question la gravité d'une telle situation...Mais dire infanticide n'est-ce pas définir l'avortement comme le meurtre d'un enfant? Un tel argument serait irrecevable pour une féministe dans la bouche d'un militant pro-vie! A-t-on le droit intellectuel de parler 'd'infanticide des filles' quand on parle d'avortement sélectif et de refuser la notion de 'meurtre' lié à un avortement non-sélectif?

Je m'interroge...

dimanche, avril 02, 2006

Propagande et éducation

Moi qui m'épuise à répéter que les représentations du politique dans les programmes pédagogiques ne se limitent pas à la propagande bébête et qu'il faut chercher des traces plus subtils du politique, il fallait bien que je me fasse contredire par une entreprise nunuche de propagande made in Quebec.

Alors, vous pensez quoi de ce guide Parlons de souveraineté à l'école? Y'a pas quelqu'un qui en aurait une copie, avant que ça disparaisse? Hors de question que je l'achète mais je serais intriguée de le lire!

Je vous suggère particulièrement l'ironie de Jean Dion à ce propos. Tordant!

vendredi, mars 31, 2006

Les BB phoques

Une autre polémique! Le 23 mars dernier, Louis-Gilles Francoeur signait dans Le Devoir un article assez virulent à l'endroit de Brigitte Bardot et de la pensée animaliste. Cette semaine la section Idées du journal a publié plusieurs réponses. Surtout l'une de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer où celui-ci explique la différence entre la pensée animaliste et la pensée écologiste. Mais aussi de Florian Lévesque et de Roch Bibeau.

Moins que la polémique autour de la chasse elle-même, ce qui m'intéressait le plus dans l'article de Francoeur et qu'aucun commentateur n'a relevé concerne la 'publicité' anti-chasse aux phoques.

Considérant que la chasse aux blanchons est interdite depuis 1987, comment expliquer que l'IFAW (voir les sections portant directement sur la chasse aux phoques et cette première image qui sert de lien d'accès au site sur la chasse aux phoques) ou Sea Shepperd (voir l'entête du site sur la chasse aux phoques - deuxième image reproduite ici) utilisent encore les blanchons dans leurs publicités? N'est-ce pas là ce qu'on appelle de la publicité mensongère quand vient l'heure de dénoncer le capitalisme violent et la société de consommation de masse?

Pour reprendre les propos de Christian Rioux que je citais ici: «Les bons sentiments peuvent-ils justifier le mensonge et l'imposture?».

mercredi, mars 29, 2006

Polémique et médias - Dérive masculiniste

Après vous avoir résumé la polémique autour du texte de David Homel dans le monde, Le Devoir a publié une pleine pages de réactions à cette polémique. Un texte de Raymond Cloutier, défendant plutôt l'idée que le roman québécois peut bien s'exporter, un texte de Philippe Navarro, plutôt d'accord avec David Homel et surtout un texte de Carl Bergeron.

Alors là, vous vous rappelez ce que j'ai l'air quand je m'emporte. Je vous mets les principaux extraits du texte:

«...cette réaction émotionnelle, épidermique, de la Matrone gardienne de la maisonnée québécoise, face à l'Américain vigoureux, qui a osé porter son regard clinique sur une littérature qualifiée, entre les lignes, d'eunuque.»

«À moins que ce ne soit l'écrit, soliloque ininterrompu d'un sujet mi-enfant mi-adulte, un peu 'tapette' sur les bords, qui se rejette volontairement dans les marges?»

«On rêve, en somme, d'un écrivain [...] qui, comme un Philipe Roth ou un Russel Banks, écrirait d'une main aussi assurée qu'est solide le roc du sol qu'il arpente.»

«[Madeleine Gagnon] n'aime pas ces vérités qui, dans l'angle mort, se dérobent à son regard maternisant, et qui brisent le reflet idéalisé qu'elle se fait d'elle-même et de ses marmots.»

«J'entends David Homel, avec son viril accent américain, dire: ''La réponse des écrivains masculins tarde à venir.'' Est-ce bien étonnant?»

Bon, je me suis d'abord relevée de ma chaise de laquelle j'étais tombée. Et j'ai répondu:

J’étais à l’écran, au clavier, en selle intellectuelle quand j’ai reçu au plexus la libre opinion de Carl Bergeron. Préparant justement un cours sur les approches féministes, je ne pouvais espérer tomber sur témoignage plus éloquent du patriarcat persistant. Merci M. Bergeron.

Le pire c’est que dans toute cette polémique je considérais plutôt que Madeleine Gagnon s’était ridiculisée en attaquant de façon si virulente le texte d’Homel que je trouvais plus insignifiant que méchant. Dans ces commentaires sur la littérature ‘féminine’ j’ai lu davantage de confusion que de mesquinerie. Confusion entre littérature québécoise et best-sellers québécois. Comme si on résumait la littérature américaine à Danielle Steel. Vu la petitesse de son marché, il est vrai que le Québec se gausse souvent de ces succès économiques les confondant avec les œuvres parfois plus marginales mais porteuses de sens

J’ai pourtant éludé en première lecture le caractère problématique de cette littérature définie comme «féminine». M. Bergeron me l’a rappelé… en toute délicatesse.

Qu’est-ce donc que notre littérature «d’eunuque», «un peu ‘tapette’ sur les bords, qui se rejette volontairement dans les marges» ? Pardon M. Bergeron, est-ce à moi que vous parlez ? La littérature de chez nous vous semble manquer de couilles, de virilité ? J’aimerais bien que vous dissertiez un peu sur ce que serait exactement une littérature virile, tel l’accent américain de David Homel ?

J’ai rarement vu un si bel exemple de pensée patriarcale. Quelques coups de plumes et vous nous repoussez dans le bas fond des binarités sexuées : public/privé, masculin/féminin, universel/personnel, etc. Comme si l’intime ne pouvait pas toucher des larges pans du monde. Comme s’il y avait de l’émotion universelle et de l’émotion «non-exportable». Au passage M. Bergeron crache sur le caractère maternant de Mme Gagnon qui lui procure un «reflet idéalisé» de la réalité. Il est bien connu que mère et raison ne vont pas de paire. Après tout, l’âge de la raison est bien celui de l’homme blanc occidental hétérosexuel et puissant. Si nos écrivains sortaient de leurs complexes infantilisant ou de leur ‘fifure’ marginalisante, nous aurions nos Philipe Roth et nos Russell Banks.

Voilà l’ère du masculinisme qui envahit notre littérature. Comme s’il existait dans ce monde deux genres bien définis, M. Bergeron déplore à hauts cris le caractère féminin de notre littérature qui la condamne à la marginalité. Qu’attendons-nous pour nous laisser envahir par la virilité de nos voisins du Sud?

Je ne me lèverai pas ici pour défendre le caractère ‘féminin’, ‘tapette’ ou ‘intime’ de notre littérature. Je l’aime bien cette littérature, mais il est vrai que je ne suis qu’une femme, une bête statistique de plus.

Je voulais surtout vous remercier M. Bergeron. Quand j’essaie d’expliquer à mes étudiants que les analyses féministes doivent dépasser les questions d’égalité libérale et s’inscrire dans des questions fondamentales beaucoup plus subversives (i.e. : qu’est-ce que le féminin et le masculin ? ces catégories sont elles naturelles et biologiques ?), ils ne comprennent pas toujours l’intérêt politique, normatif et culturel de ces questions.

Alors voilà, je pourrai leur dire que lorsqu’on les élude, on en vient à insulter notre littérature en la traitant de ‘tapette’ et de ‘féminine’. Comme si le féminin (j’attends avec impatience votre définition !) et l’homosexualité étaient encore des catégories dont nous devrions avoir honte !

lundi, mars 27, 2006

Polémique et médias

Polémique. Le 22 mars dernier, l'écrivaine Madeleine Gagnon fait une sortie viscérale contre Le Monde et David Homel, écrivain anglo-montréalais qui y aurait signé un papier dégoûtant sur la littérature québécoise dans le cadre du salon du livre de Paris.

Mme Gagnon se demande pourquoi ce grand journal a confié la tâche d'écrire un texte sur la littérature québécoise à un «écrivain mineur» et a accepté «son texte minable».

J'éviterai la polémique sur le titre du texte de David Homel, comme le souligne Odile Tremblay quelques jours plus tard («Littérature écorchée», Le Devoir, 25 mars 2006), l'auteur d'un texte, surtout d'un texte d'idées, est rarement celui qui choisit le titre de son papier dans un journal.

Mme Gagnon qui n'y va pas avec le dos de la cuillère «accuse» le journal de s'être fié à ce «petit polémiste au parcours erratique» et souligne qu'on n'aurait jamais permis une «condamnation globale» d'une autre littérature nationale. Elle demande pétition et enquête (et pas qu'une petite enquête). Mme Gagnon conclue qu'il est temps que la France reconnaisse notre littérature, sinon elle étouffera. Et finit en disant: «Le temps de l'ignorance et du mépris est terminé». Comme le souligne Gilles Gougeon dans Le Devoir d'aujourdui «cela ne semble pas si vrai à la lecture de son texte [celui de Mme Gagnon].»

J'ai donc acheté le texte de David Homel («La littérature québécoise n'est pas un produit d'exportation», Le Monde, 17 mars 2006) pour en avoir le coeur net. Bon, ce n'est pas le texte du siècle. Pas très élogieux certes, il souligne «Pays tranquille, littérature tranquille». Et semble obsédé par le fait que la littérature québécoise est une littérature féminine (non pas féministe) écrite par des femmes, pour des femmes. Confondant définitivement les blockbusters (Arlette Cousture, Marie Laberge et autres) et la littérature générale, et oubliant au passage Michel Tremblay, Réjean Ducharme, Gilles Archambault et surtout toute une génération de jeunes auteurs où les hommes sont très nombreux. Trop même, et trop made in Plateau, selon d'autres critiques.

Ceci dit, je cherche toujours ce qui est de l'ordre de la «condamnation globale» et il me semble que bien maladroitement, M. Homel met en évidence justement ce que Mme Gagnon déplore, que la littérature québécoise n'arrive pas à faire sa niche à l'extérieur de notre petit marché. Bon, mettre cela sur le dos d'une culture de l'oralité est une approche anthropologique pour le moins douteuse. Douteux le texte donc, mais comme le dit Odile Tremblay le ton de Madeleine Gagnon finit par la discréditer.

Leçons:

1- Toujours aller lire la source avant de monter dans les trains en furie.
2- On se vexe facilement quand c'est de nous dont on parle en mal. Ça me rappelle ce professeur qui nous disait que tout le monde adorait le Monde diplomatique sauf quand on y parle de chez nous. J'y avais déjà lu d'ailleurs un torchon sur l'indépendance du Québec...
3- Ne pas suivre Odile Tremblay quand elle dit «Un texte n'est qu'un texte...». Un texte est fondateur. Celui-ci pourrait bien fonder une fissure majeure dans le monde littéraire déjà bien faible et en mal de cohésion.
4- Retourner à la littérature, celle d'ici et celle d'ailleurs. Elle est souvent radiographie de ce que nous sommes. Et très politique, même quand elle ne l'est pas directement. Et puis bon, si vous ne voulez pas rester un peuple de l'oralité... :o/

samedi, mars 25, 2006

Vérité et politique

Paru dans Le Devoir du samedi 11 mars, un texte de Marc Chevrier [professeur au département de science politique de l'UQAM, excellent pédagogue que j'espère que vous croiserez éventuellement] pose la question de la vérité en politique en passant par les écrits d'Hannah Arendt. [D'ailleurs je salive sur son 'Journal de pensée' paru récemment. Il n'est que 180$ si jamais vous avez envie de me faire un cadeau.]

M. Chevrier s'interroge sur le cynisme généralisé quant à la sphère politique et au problème qui serait posé par le 'mensonge' en politique. Premier constat, vérité et politique n'est pas un mariage qui va de soi. [Bien contente de le lire, je le répète depuis des années.] Le principe du politique, nous rappelle l'auteur, est d'assurer la cohésion et la survie de la communauté. Cela dit, la vérité peut parfois remettre en question cette survie. [Je vous renvoie une fois de plus au film Omagh qui pourrait en effet se résumer en ces termes: est-ce que le besoin de vérité de certains peut remettre en cause le délicat mensonge sur lequel repose l'équilibre communautaire? Est-ce que la vérité doit être favorisée en tout temps?]

Tout en politique est fait d'opinion, de persuasion et de consensus tandis que la vérité «a un caractère despotique» puisque celui qui consacre sa vie à la quête de vérité y arrive après un long dialogue intérieur. La politique est un champ d'action où l'impartialité et l'indépendance n'ont pas leur place tandis que la vérité est fruit d'impartialité et d'indépendance.

Comme nous le souligne M. Chevrier, deux hommes d'État importants du XXième siècle ont basé leur carrière sur un mensonge: De Gaulle sur l'idée que la France était l'une des puissances victorieuses de la Deuxième guerre, Adenauer sur l'idée que le fait nazi n'était le fruit que d'une minorité d'Allemands. Dans les deux cas, ces mensonges ont été au coeur de l'histoire du siècle et de la pacification des rapports en Europe.

Le problème actuel relèverait moins du mensonge ou de la manipulation en politique que du relais que représentent les médias de masse. Les secrets d'État étaient historiquement, des secrets! Les mensonges sont aujourd'hui relayés à grande échelle et l'image - omniprésente - a pour conséquences de réduire nos facultés critiques.

Arendt souligne que comme la maison de la vérité est hors du politique, il faut préserver ses espaces de floraison (système judiciaire, médias, universités) de toute partialité. Pour l'instant le mensonge fleurit parce que le média transmet la parole politique en l'assumant 'vraie', comme si la vérité devait primer en toutes choses.